Interview exclusive réalisée par Altaroc avec Deven Parekh, Managing Director d'Insight Partners, dans les locaux new-yorkais de la firme en octobre 2025.
Deven Parekh voulait être médecin. Il a finalement choisi la finance, puis le capital-investissement, puis le logiciel - pas par hasard, mais par conviction. « Si l'on choisit d'investir, autant le faire dans les secteurs qui croissent le plus vite ». C'est avec cette logique simple qu'il a rejoint Insight Partners il y a plus de deux décennies, juste avant la levée du premier fonds institutionnel de la firme. Depuis, il a vu Insight devenir en 30 ans l'une des références mondiales du Private Equity dans le logiciel.
Une firme bâtie sur une idée simple… et tenue sur trois décennies
Fondée en 1995 par Jeff Horing et Jerry Murdock, Insight Partners repose depuis le début sur une thèse claire : investir dans des sociétés logicielles en phase d'expansion, celles qui ont démontré leur adéquation produit-marché et qui ont besoin de capital pour accélérer. Trente ans et plusieurs dizaines de milliards de dollars sous gestion plus tard, la thèse n'a pas fondamentalement changé - c'est ce qui la rend remarquable.
Ce qui a évolué, en revanche, c'est l'amplitude du spectre couvert. Insight investit aujourd'hui depuis les premières levées significatives jusqu'aux opérations de Buy-out de grande envergure, en passant par le Growth Equity. Une continuité verticale que Deven Parekh revendique comme un véritable avantage compétitif : « chaque stratégie informe l'autre. Quand vous regardez une entreprise mature pour un Buy-out, savoir quelles jeunes pousses pourraient la disrupter dans cinq ans est une information critique. Et inversement, connaître les trajectoires de croissance long terme des meilleurs acteurs du marché change votre regard sur une early stage. »
Une machine à sourcer, pas à attendre
L'un des piliers distinctifs d'Insight est son approche du sourcing. La firme emploie 80 personnes dont le rôle exclusif est d'identifier de nouvelles opportunités d'investissement - avant même que les fondateurs n'aient commencé à penser à lever des fonds. « Nous n'attendons pas que les entreprises viennent à nous. Nous allons les chercher. »
Cette proactivité s'accompagne d'un outil maison, Insight Onsite : une sorte de cabinet de conseil interne, entièrement dédié aux sociétés du portefeuille. Pour chaque fonction clé - ventes, marketing, produit - une équipe de spécialistes travaille à identifier les meilleures pratiques observées à travers tout le portefeuille et à les diffuser. L'idée n'est pas d'opérer les entreprises, mais de leur transmettre ce que la firme a appris de centaines de cas similaires. Une mutualisation de l'intelligence opérationnelle rare à cette échelle.
L'IA : une menace calculée, une opportunité massive
Sur le sujet de l'intelligence artificielle, Deven Parekh refuse la posture du prophète - dans un sens comme dans l'autre. Sa grille de lecture est pragmatique, et repose sur une distinction fondamentale.
Les logiciels horizontaux, ceux qui ne sont pas ancrés dans des workflows métiers spécifiques et qui ne s'appuient pas sur des données propriétaires, sont clairement exposés à la disruption. « Il devient beaucoup plus facile de construire ces outils avec l'IA, de façon personnalisée, sans grande friction au changement. »
À l'inverse, les applications verticales - celles qui s'inscrivent profondément dans les processus d'un secteur particulier, qu'il s'agisse de la gestion de cliniques d'autisme ou des opérations pétrolières - bénéficient d'une protection naturelle. Les données propriétaires, la complexité des workflows, les coûts de migration : autant de remparts que l'IA ne franchira pas facilement.
Mais attention : être à l'abri de la disruption ne signifie pas pouvoir ignorer l'IA. « Ces entreprises doivent investir dans l'intégration de l'intelligence artificielle dans leurs produits, parce que la prochaine génération d'utilisateurs - nos enfants - arrive avec ChatGPT comme référence d'expérience utilisateur. C'est le standard qu'ils attendent. »
La stratégie d'investissement d'Insight en matière d'IA reflète cette conviction : la firme mise principalement sur des acteurs verticaux, là où la taille de marché adressable est souvent bien plus grande qu'il n'y paraît. « Dans ces marchés, vous ne remplacez pas seulement le logiciel existant. Vous capturez aussi une partie de la masse salariale et des coûts de services que l'IA permet de rationaliser. Le marché total est structurellement plus large. »
Pour les grands modèles de fondation - les OpenAI, Anthropic et autres - Insight garde une exposition, mais via des véhicules de co-investissement dédiés au late stage, en dehors des fonds principaux. Une distinction qui reflète une prudence assumée : « Nous ne savons pas encore quels seront leurs modèles économiques à long terme. »
L'IA aussi… dans les process d'Insight
La firme ne se contente pas d'investir dans l'IA : elle l'applique à sa propre organisation. Une dizaine d'ingénieurs travaillent à temps plein sur des outils IA internes, destinés à améliorer chaque étape du processus d'investissement.
Pour le sourcing, les nouveaux analystes reçoivent dès leur premier jour une liste de sociétés recommandées par un algorithme - là où leurs prédécesseurs passaient des mois à constituer ce type de pipeline. Pour la due diligence, l'IA permet de préparer une réunion ou d'analyser un board deck de 100 pages - appendices compris - en un temps record, en comparant les données avec les périodes précédentes. Pour la prise de décision, l'idée d'un « membre non-votant du comité d'investissement » nourri par les milliers de mémos historiques d'Insight est sérieusement explorée, même si Deven Parekh reste lucide : « l'IA ne peut pas rencontrer une équipe de management, ni l'évaluer. Ce n'est pas encore là. Mais elle peut vous dire que dans votre historique, toutes les entreprises de ce segment avec un taux de rétention inférieur à 91 % ont sous-performé. Et ça, c'est précieux. »
Deux sorties emblématiques, deux ADN d'investissement
Pour illustrer la diversité de son approche, Deven Parekh évoque deux sorties réalisées récemment par Insight.
Central Reach : acquise il y a près de dix ans pour environ 10 millions de dollars de revenus, cette société développait le logiciel de gestion (un ERP sectoriel, en quelque sorte) pour les cliniques spécialisées dans l'autisme. Insight a repris 100 % du capital, reconstruit intégralement l'équipe dirigeante, et accompagné une croissance organique portée par l'augmentation des diagnostics d'autisme aux États-Unis. Dix-huit mois avant la sortie, un produit IA est lancé, ouvrant une nouvelle trajectoire de croissance visible pour les acquéreurs stratégiques. Résultat : une cession pour près de 2 milliards de dollars - un retour de type venture dans une structure de buy-out.
Wiz : une histoire différente, plus fulgurante encore. Insight co-lead la Série A de cette société de cybersécurité avec un chèque d'environ 5 millions de dollars. Dix-huit mois plus tard, Wiz atteint 100 millions de dollars de revenus récurrents annuels - la trajectoire la plus rapide jamais observée dans le logiciel. En 2024, Google annonce son acquisition pour 33 milliards de dollars, sous réserve d'approbation réglementaire.
Ces deux exemples illustrent ce qu'Insight défend : des stratégies très différentes dans leur profil, mais toutes deux capables de générer des gains en capital très significatifs.
Un marché exigeant, une posture équilibrée
Deven Parekh ne se berce pas d'illusions sur l'environnement de marché. La prochaine décennie sera difficile : concurrence intense, multiples de sortie incertains - « probablement inférieurs à ce que nous pensions il y a trois ans » -, et questions ouvertes sur la valeur des actifs à croissance lente dans un monde post-taux zéro.
Mais dans ce contexte, Insight maintient une posture délibérément équilibrée dans ses fonds : Buy-outs de croissance (venture Buy-outs) pour la stabilité et les flux de cash, exposition IA pour l'upside, Growth Equity pour la diversification. « Si une partie du marché traverse une correction, le reste du portefeuille joue le rôle d'amortisseur. Et si le boom IA se prolonge encore trois ou quatre ans, nous avons des positions qui peuvent générer des gains très importants. »
Retrouvez l’interview dans son intégralité



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